lundi 22 décembre 2014

Un magnifique petit film



... "Il eût sans doute été préférable que ce film restât sans parole, il nous aurait alors laissés seuls dans le silence si particulier qui traverse les images lorsqu'on les abandonne à leur propre histoire. Car il arrive alors qu’elles nous parlent de la mort avec une tendresse que les mots n’atteindront jamais".

Mort à Vignole (1998) - Olivier Smolders

Image Oliver Smolders - Mort à Vignole

Image Olivier Smolders - Mort à Vignole


MORT A VIGNOLE – Olivier Smolders 1998

Nous avions décidé de passer en famille quelques jours de vacances sur Vignole, une petite île de pêcheurs au large de Venise. J’avais emporté une caméra huit millimètres, celle qu’utilisait autrefois mon père, avec le sentiment que la vie, image après image, nous file entre les doigts.

En filmant la lagune, je me rappelai avec émotion les moments que nous avions passés à regarder  inlassablement sur un écran, les quelques secondes qu’il avait sauvées d’un temps définitivement perdu.

On a beaucoup répété que le cinéma filme la mort au travail. C’était encore plus vrai avec ces images granuleuses, fourmillant à l’écran comme le ferait la vermine, à l’assaut des corps et des visages.

Filmer ceux qu’on aime, c’est prétendre à la mémoire et défier la mort. Je ne compris cela que beaucoup plus tard, le jour où précisément, la mort avait décidé d’être la plus forte.

Aussi bien le point de départ du film que je fais aujourd’hui est une image qui n’existe pas. Une image absente parce qu’interdite. Celle d’un visage aperçu quelques minutes, puis aussitôt ravi à mes regards.

Nous étions arrivés à la maternité ce matin-là, pour la naissance de notre premier enfant. Une infirmière chercha longuement le petit battement de cœur qui frappait depuis neuf mois sa mesure obstinée. Une autre blouse blanche prit ensuite la relève. Puis encore une troisième. Finalement, un médecin mécontent d’avoir dû interrompre son déjeuner, marmonna entre ses dents : « ce n’est quand même pas ma faute si cet enfant est mort ». Une petite fille vint au monde dans les heures qui suivirent, noyée dans un flot de sang, et pourtant blanche et impassible comme une poupée d’ivoire. J’aurais voulu prendre quelques images de cette fillette endormie avant qu’on ne nous l’enlève pour l’autopsie. Mais je n’osai pas. Son visage sombra aussitôt dans l’oubli des choses qui paraissent n’avoir jamais existé. Je reste persuadé aujourd’hui, qu’une seule image eut suffi à lui rendre un peu de cette vie dont elle avait été privée.

Venise au contraire se meurt sous le poids des millions d’images, accumulées avec obstination, comme s’il fallait craindre vraiment que la ville disparaisse tout à coup au fond de la mer.

Plus qu’ailleurs le film de famille devient un mausolée, inscrivant chaque pas, chaque geste dans une sorte de rite mortuaire. Impossible d’y saisir un visage familier. La vie paraît soudain lointaine, sans relief, presque hors d’atteinte.

Il y a plus de quarante ans, et à des milliers de kilomètres de là,  mon père filmait lui aussi sa famille, dans les décors d’une Afrique parfaitement imaginaire. Saint Nicolas arriva même un jour pour rendre visite aux enfants belges de Léopoldville. Il sortit d’une grande auto, accompagné du Père Fouettard, un européen recouvert de cirage noir, ce qui fit paraît-il, beaucoup rire les congolais.

Sur ces images, je me retrouve à l’âge de trois ans, avec ma mère, mon frère et ma sœur. A la même époque, et plus loin encore, d’autres parents filment leur petite fille de cinq ans. Ces deux images prises quasi simultanément, là-bas à Léopoldville, ici à Montréal, se rejoindront plus tard puisque ce sont nos enfants que je filme aujourd’hui à Venise. Je ne puis m’empêcher d’être troublé devant le devenir qui se cache déjà derrière ces images. Cet avenir que je sais, et qu’eux ne savent pas encore, et que je ne puis leur dire, cet avenir auquel j’appartiens.
Il est toujours imprudent de vouloir parler de soi. Comme si notre vie, nos idées et nos émotions méritaient qu’on s’y intéressât plus qu’à d’autres. Vous devinerez pourtant que je parle ici moins de moi que de vous, à qui je m’adresse, et de ceux que vous tentez aussi de retenir avec des mots, avec des gestes, avec des images.

Combien de temps se souvient-on de chacun de nous ? Après deux générations nous ne sommes déjà plus que des ombres. Ajoutez-y une troisième, et nous voilà dans le meilleur des cas prisonniers de vagues souvenirs et de quelques anecdotes.  Tous nos rêves, nos enthousiasmes et nos haines se résument alors à quelques images sauvées par le temps.

Je possède ainsi dans une boite, un désordre de photographies qui rassemble des hommes, des femmes, des enfants dont je partage parfois le nom et le sang. Etrange communauté que je ne me suis pas choisie, mais qui a fait par une obscure lame de fond, ce que je suis. Les enfants surtout y ont une présence singulière, On devine ce que les artifices de la mise en scène, les costumes du dimanche et les attitudes empruntées, ont demandé d’efforts pour tenir la pose. Mais ce manque de naturel prépare ce qui précisément me touche. La retenue, la gravité de leur regard.

Pour le reste, chacun survit encore un peu aujourd’hui dans ce sarcophage de carton, prisonnier de ce qu’a pu saisir un œil photographique, un certain jour, pendant une fraction de seconde.
Les vénitiens enterrent leurs morts sur une île entourée de hauts murs, d’où dépassent des cyprès et quelques croix byzantines. Les morts y arrivent dans des bateaux drapés de noir et sertis d’or. Une ligne d’embarcations légères leur fait cortège jusqu’à terre, parsemant l’eau de pétales de fleurs dispersés par le vent du large.

Toutes les familles sont imaginaires. Elles se bâtissent sur des légendes, des secrets, des histoires qu’on ne raconte qu’à voix basse. Les films de famille ne se mettent jamais qu’au service des apparences, accumulant les scènes de baptêmes, d’anniversaires, de mariages, de nouvelles naissances auxquels succèdent de nouveaux anniversaires, d’autres mariages, bébé grandit, c’est encore Noël, ils se marient. C’est à peine si l’on risque parfois des images où il ne se passerait rien, où l’on serait simplement là, à attendre que le temps s’écoule, ce temps que l’on dit mortellement ennuyeux comme si avec la perte du récit, aussitôt, la mort envahissait l’écran.

Si on ne filme que l’idée qu’on se fait des jours heureux, c’est bien parce qu’on s’interdit les images des échecs, des séparations, des deuils. Saurions-nous filmer nos amis, nos enfants, nos parents sur leur lit mortuaire ? Et de quelle obscénité devrions-nous nous sentir coupable ?

A filmer la vie toujours de la même façon, peut-être n’apprendrons-nous jamais à apprivoiser la mort.

Filmer des morts, c’est commencer à dominer sa peur. Non pas celle de mourir ou de voir mourir, mais celle d’imaginer qu’on puisse être abandonné par un corps qui ne veut plus de nous, et qui se défait, nous laissant plus seul encore que nous ne l’avons jamais été.
Et si la vraie vie se trouvait encore ailleurs ? Dans ces fictions que nous élaborons mot après mot, image après image, dans ces théâtres inventés que nous peuplons de personnages sans âme, et qui pourtant nous troublent et nous parlent à l’oreille. Ecrire, se perdre enfin dans les spirales de la fiction,  jusqu’à la croire tangible, plus vraie que vraie, avec ses pulsions froides et ses désirs abstraits.

Il eût sans doute été préférable que ce film restât sans parole. Il nous aurait alors laissés seuls, dans le silence si particulier qui traverse les images, lorsqu’on les abandonne à leurs propres histoires. Car il arrive alors qu’elles nous parlent de la mort avec une tendresse que les mots n’atteindront jamais.

« Valse du souvenir » de Chostakovitch




DVD Mort à Vignole- Voyage autour de ma chambre - Petite anatomie de l'image - Olivier Smolders



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